Un autre Songe, un autre Nous

            Monter une comédie anglaise du 16ème siècle avec une équipe de jeunes danseurs contemporains laotiens ? C’était une évidence même, de par cette énergie qui court dans leur corps et qui s’empare de cette folle histoire à dormir debout. Dès la conception de ce projet, j’ai toujours su que les créatures de la forêt devaient être jouées par des danseurs. Même pour le théâtre, le passage du corps réel de l’acteur/danseur au corps fictionnel et imaginaire du personnage reste un phénomène mystérieux. Or, outre le rapport à la langue, il y a aussi dans cet univers précis de la pièce, un rapport au corps qui est évident et jubilatoire. C’est une farandole haute en couleur où les corps dansent, chantent, portés par un souffle de poésie. Quatre danseurs de la troupe Fanglao jouent donc les fées, ces esprits tour à tour bienveillants ou malfaisants, qui ont le pouvoir d’influencer les destinées humaines. Ce fut leur première rencontre avec les mots du théâtre. Ils ont dû apprivoiser les mots de William Shakespeare traduits dans leur langue pour la première fois. Leur immense désir de jouer et la naïveté de leur rapport initial avec le théâtre est l’une des forces créatrices motrices du projet. Le désir est bien la clé de tout travail. Leur corps ont donc investis le monde fantasmagorique de la forêt du conte, mêlant réel et rêve, hommes et animaux, puissances tutélaires et corps désirants, imagination et bon sens, prosaïque et sacré. Leur bonne humeur et leur plaisir d’être sur scène sont jouissifs et communicatifs pour le spectateur.

            Les personnages de la pièce sont de tous les âges et conditions, véritables miroirs à facettes d’un vertigineux kaléidoscope humain. William Shakespeare a crée des personnages surhumains, ou terriblement humains, versatiles, exubérants, fous et lucides.  J’ai voulu en reflet que des comédiens de tous les langages et cultures s’emparent des mots, avec leur vécu, leur façon de dire, leurs jolis accents et la poésie de leur réalité. Ce songe devait aspirer la soif de ces amateurs (au sens plein et noble du terme) de théâtre et  se nourrir de leur façon d’aimer. Mon idée du théâtre le place dans un fort esprit communautaire avec une troupe évoluant ensemble dans un temps et un espace commun pour aller à la rencontre du spectateur (même s’il s’agit là d’une pratique difficile pour un metteur en scène formé de manière classique à la dramaturgie en France, ou l’on apprend surtout à devenir le responsable incontesté du sens pris de la représentation). Pendant trois mois de création donc, sur une base de 12h à 18h de répétitions par semaine, nous nous appliquons à travailler sur la détermination d’un noyau commun de représentation en partant des principes portés par les membres de l’équipe, qui sont inhérents aux différentes civilisations théâtrales d’un continent à l’autre.

            Même au sein des européens, la notion française de « représentation » ou de « spectacle » entre en concurrence avec celle de la « performance » pour les anglo-saxons. Alors qu’un français voit la mise en scène comme la concrétisation scénique d’un texte, par le fait de reconnaître la dramaturgie de l’œuvre et trouver les moyens scéniques de l’illustrer, l’anglais verra la production d’une action dans l’acte même de son énonciation, l’idée d’une performance dans ce qu’elle a de non répétable, d’actif et de présent. Cette opposition des termes permet d’imaginer les variations culturelles infinie auxquelles sont soumises les pratiques théâtrales et illustre comment chaque langue voit le théâtre à sa manière. Mais ce fait ne marque pas forcément une incompatibilité ni un déséquilibre entre des modèles structuraux et semiologiques, mais bien la possibilité d’un dialogue des cultures. Sur cette pièce, il s’agissait d’aller au-delà de la fracture entre les pratiques théâtrales nationales, entre théâtre d’Occident et d’Orient, entre théâtre, danse et chant. Dans cette optique, la mise en scène s’est rapporté à un travail d’accouchement. Il a fallu laisser transpirer les parois, laisser passer, ce qui vient de loin, de l’inconscient de 12 acteurs et danseurs et qui est venu se greffer à une totalité d’une représentation scénique, à un objet esthétique stable, guidés par la vision du metteur en scène qui le règle et l’harmonise. Ce changement de perspective profite à la pratique théâtrale et au travail du metteur en scène dans la mesure ou elle est disposée à revoir toutes les notions liées à la dramaturgie : le personnage, le sujet, le plateau, le corps, le « jeu », la finalité de l’œuvre. Au final, les présences scéniques des acteurs et danseurs originaires de différents pays et différentes cultures composent donc un tout organique, qui même s’il reste souvent hetéroclite, et parfois bancal, est avant tout, vivant.