Les thèmes clés de la pièce

            Le travail sur cette pièce passe par toute une série de questionnements qui témoigne du chemin accompli. Comment représenter un rêve au théâtre ? Qui de « nous » rêve ? Les spectateurs, qui participent, avec leur imagination, à ce qu’il advient? Le théâtre parle de rêve, et le rêve de théâtre. Il nous renvoie à des dimensions refoulées de notre humanité sous le couvert de civilisations: sens du sacré, rapport aux forces de la nature, libido désordonnée... Dans cette pièce l’amour et le désir sont questionnés quant à leur mélange de réalité, de fantasmes et de projections. Qu’est-ce que l’amour vrai dans cette pièce pleine d’illusions? Avec l’idée qu’une simple fleur puisse changer le cours d’un amour réel et être la base d’un mariage stable, William Shakespeare ne réduit-il pas ce sentiment à une illusion ? L’amour est une épreuve qui transforme, c’est ce « passage » de l’adolescence à l’âge adulte. Et si ce que racontait Le Songe, était finalement une nuit d’initiation qui laisse les jeunes gens transformés, ou comme le dit l’auteur dans la version originale « translated » ? Comme certains rituels ont lieu pour marquer le passage adulte dans différentes cultures dans le monde, fallait-il simplement en passer par là (les sentiments, le désir, les larmes, les peines de cœur, les bagarres) pour grandir ? Est-là simplement une métaphore du passage de l’adolescence à l’âge adulte ?        

            Quant à la dimension surnaturelle, elle amène encore d’autres questions : sommes nous maîtres de notre destin ? Quand nous rêvons? Ou bien quand sommes éveillés ? L’existentialisme ne semble pas avoir sa place dans ce conte féérique. Qui ordonne donc nos désirs et nos vies ? Est-ce Puck, cette créature surnaturelle, impossible à repérer pour l’oeil humain puisque doué d’invisibilité, si facétieux dans ses délires qu’il est craint dans tous les villages du monde? Ou bien est-ce Obéron, alter ego de William Shakespeare dans la pièce, dramaturge créateur de péripéties, omniprésent et omnipotent ?

            La jalousie est un autre thème abordé dans la pièce. Quand Obéron se querelle avec Titania pour un enfant dont elle s’est entiché, désire-t-il rééllement cet enfant ou est-il jaloux de l’amour de Titania pour son jeune page ? Cherche-t-il un moyen de s’assurer qu’il n’a pas de rival dans son cœur, ou bien simplement à démontrer la force de son contrôle sur la reine en lui volant son page par la ruse ? Les couples d’amants contrariés quant à eux renvoient à la notion de désir mimétique. Le désir c’est aussi la jalousie ou l’envie. Et si ce que Somleth désirait tant, n’étant pas Dokmai, mais ce que Viengsay « possède » ? Ce que nous envions, c’est aussi l'être qui possède tel objet. Il est si facile de confondre l’amour et le désir, le fait d’aimer et de vouloir posséder. Ce qui fait la valeur de l’objet c’est justement qu’il est désiré par un autre, c’est une chose que nous avons appris dès notre plus tendre enfance, avec les jouets. Somleth veut l’amour de Dokmai alors que celle-ci aime Viengsay. Viengsay veut épouser Dokmai alors qu’elle est promise à Somleth. Puis au gré du jeu des imitations et des rivalités, le désir, capricieux et incompréhensible, change d’objet, menant à des  polarisations successives sur une jeune fille puis sur l’autre. Au début, dans le palais, tout le monde aime Dokmai, puis dans la forêt tout le monde aime Vanida. Mais ce qui est en jeu ce n’est pas simplement d’avoir ce que l’autre a, c’est aussi d’échapper à soi même, au manque, à l’insatisfaction de sa propre condition. Vanida veut devenir Dokmai car elle est aimée de Somleth. Elle est le sujet de sa propre insuffisance d'être.

            Leur amitié ne survivra que grâce à la catharsis qui opèrera dans les bois, où ils laisseront libre cours à leurs pulsions, leurs passions, leurs colères jusqu’à en venir aux mains, laissant au corps le contrôle des destinées, des envies humaines, si souvent brimées par l’état social pré-etablit, par l’éducation et les bonnes manières.

            L’humour, le mélange des registres (fantastique, comique et tragique), et la confusion entre réel et surnaturel font que Le Songe… est souvent considéré comme une petite fantaisie superficielle et haute en couleur. Or cette pièce, bien que légère, touche en réalité à toutes les problématiques dominantes du coeur humain d’antan et d’aujourd’hui, et n’a pas à rougir devant un Othello, un Hamlet ou un Roméo et Juliette - chefs-d’œuvres Shakespearien tragiques par excellence,  grandioses et sanglants -, de son analyse des relations sociales, filiales, et des passions humaines,. Le théâtre est un  laboratoire du réel et du rêve. Antoine vitez, dans son « Art du théâtre » nous prévient que « l’œuvre dramatique est une énigme  que le théâtre doit résoudre. Il y met parfois beaucoup de temps ». A travers cette nouvelle adaptation du Songe…, je remet donc en question ma pratique théâtrale et ma vision du monde : toutes ces questions que je me suis posés, c’est au spectateur que je les pose dorénavant: « Qu’est-ce que ça veut dire ? » « Qu’y voyez-vous ? ». Les quelques éléments de réponses modestement apportés, dans ce kaléidoscope de mise en scène : multitude de formes, de couleurs, de propositions, d’espaces et de corps enchevétrés, le théâtre, la danse et la musique (langages purs coupés de la culture, tout en s’en reclamant, avec leurs effets emotionnels, pathétiques et immédiats) sont maintenant à disposition de l’auditeur qui aura la responsabilité de construire sa propre expérience dramatique face à cette proposition. Nous espérons de tout cœur qu’il acceptera de faire ce voyage avec nous.

            Quelle frontière donc, entre la représentation et la réalité ? C’est un rêve. Le Songe, c’est cet endroit libérateur qui n’appartient qu’à nous, à la frontière floue, mouvante, poreuse, entre réel et illusion, corps et esprit. Comme tous les songes, il est fabriqué de bribes cousues ensemble, qui en fait un réel objet de métissage. Monter cette pièce sauvage au Laos est une aventure humaine incroyable. Le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui avec toutes ces belles personnes m’emplit de fierté. Je ne peux que remercier avec ferveur les acteurs et les danseurs qui m’ont fait confiance et se sont lancés à cœur et à corps perdus dans ce voyage initiatique unique, ainsi que toutes les personnes qui ont cru en ce projet et ont participé à cette vie théâtrale.

 

                                                                                                                                                      Thiane Khamvongsa