Les fées et les « phi »

            Il est souvent dit que William Shakespeare est pour la mythologie des fées, en Angleterre, ce qu’était Homère pour celle de l’Olympe ou J.R.R. Tolkien pour la fantaisie. Les personnages d’Obéron et de Titania étaient connus avant William Shaskepeare, mais l’auteur a développé leur légende originale. Puck (aussi connu sous le nom de Robin Goodfellow), serviteur spécialement attaché à Obéron, est regardé comme un esprit très malicieux et enclin à troubler les ménages. Si l’on n’avait pas soin de laisser une tasse de crème ou de lait caillé pour Puck, le lendemain il se serait vengé et le potage aurait été brûlé ou le beurre n’aurait pu prendre. Il y a là une correspondance parfaite entre la légende celte de ce ministre de vengeance, esprit étourdi, plein de légèreté et de malice, qui rit de ceux qu’il égare (« Que ces mortels sont fous ! »), et celle des esprits malins, des phi du Laos : « invisibles » agissants, malins, puissants, espiègles qui se plaisent à interférer dans le destin des hommes, parfois sur ordres de leurs maîtres, parfois de leur propres initiatives. Affranchis des lois de la scène, Puck et Obéron observent souvent les humains et parlent sur la scène sans être visibles.

            Le culte des génies - les phi - est pratiqué chez les éthnies minoritaires tout comme chez les éthnies laotiennes. Il perpétue des rituels honorant les dieux de la forêt et de la montagne, les esprits du jour et de la nuit ou les génies des morts. Les phi, esprits ambivalents qui terrorisent les laotiens, se tapissent dans les arbres, les roches et les collines de la forêt, ce qui explique pourquoi les laotiens n’y entrent jamais seuls et jamais de nuit. A l’entrée de chaque village, un autel est dédié a ses gardiens protecteurs, de bons génies veillant à leur prospérité (les Phi ban). Ceux-ci sont célébrés chaque année lors de la lunaison, de mai à juin, avant le début de la saison des pluies. Ces fêtes, survivance de cultes antiques, ont pour but de s'assurer les bonnes grâces des puissances qui garantissent la récolte en faisant en sorte que la pluie vienne à temps et en quantité suffisante. Au début du Songe d’une nuit de mousson, nous apprenons justement que la dispute opposant le roi et la reine des esprits a causé un tel dérèglement des éléments que les inondations qui en ont résulté ont gâté les récoltes, mettant en péril la survie des mortels. Telles sont les catastrophes que ces esprits surnaturels, s’ils sont mécontents, peuvent causer. Leur mission est de protéger le territoire contre les esprits malfaisants et les maladies et d’assurer la prospérité et le bonheur des humains.            

          Si au final il est lieu de les craindre ou de les adorer, il n’est point d’esprit moraliste chez ces personnages aériens. Les fées, les esprits, les phi, quelque soient les noms dont on affuble les êtres impalpables de William Shakespeare, ne sont vrais que dans leur nature fantastique, démesurée, déraisonnable et truculente. Une reine peut aimer un singe, et les caractères dramatiques et les caractères grotesques sont placés au même niveau car au final, il n’y a pas plus de dignité à régner, à aimer, à désirer qu’à faire rire.