La rencontre des théâtres d’Orient et d’Occident

 

            Peu de pièces du grand maître anglais (ou peu de pièces tout court) ont été jouées sur la scène vientiannaise et jamais aucune n’avais intégré la langue lao auparavant. Culturellement, le théâtre de marionnettes et les ballets sont des traditions théâtrales importantes au Laos. Les troupes de danse majoritairement installées à Luang Prabrang et à Vientiane continuent à travailler d’anciennes pièces d’influence classique khmer, autrefois représentées à la Cour. Les performances étaient alors inspirées des épopées épiques du Phra Lak Phra Ram (la version lao du poème sacré indien du Ramayana) du Jataka ou de Sin Xay , accompagnées de musique traditionnelle laotienne. Dans ces contes, aux côtés du héros, des rois et des reines, apparaissaient les forces surnaturelles sous les formes de dieux, de démons, d’esprits et d’ogres. Suite aux années de guerres de l’indépendance du pays et à la Révolution, l’activité théâtrale au Laos s’est considérablement amoindrie, et commence à peine à reprendre du souffle, peu à peu, notamment par le biais de petites troupes.

            D’un autre côté, la pensée théâtrale occidentale, directement inspirée de la mythologie grecque, nous vient du berceau méditéranéen. Les enfants et petits-enfants du théâtre antique se sont multipliés avec le théâtre populaire, la commedia dell’arte, le théâtre baroque, classique, romantique jusqu’à l’absurde et le contemporain. Il a connu bien des mutations de genres, d’écoles et de techniques. Le théâtre anglais contemporain d’Elisabeth 1ère, au 16ème siècle, est lui l’héritier des rituels médiévaux donnés dans la rue et sur les places publiques, et porte vers son accomplissement une pratique de scène tout à fait originale et singulière. Les représentations sont données à ciel ouvert, avant la tombée de la nuit, pour la foule. Le règne Elisabeth 1ère connaît une production théâtrale foisonnante, puisque quelque 1500 pièces ont été écrites, et plus d'une centaine d'auteurs sont recensés dont la postérité retiendra surtout le nom de William Shakespeare. L’écriture théâtrale s'adresse alors  autant à l'élite aristocratique qu'au peuple.

            Comment travailler ces deux influences en un ensemble organique ? Il ne s’agit pas de venir imposer une technique théâtrale venant d’Europe à des artistes laotiens, ni d’essayer de ressuciter le théâtre classique lao. Il s’agit d’une méthode de travail qui cherche à voir au-delà des barrières culturelles pour permettre le dialogue avec des réalités théâtrales autrement trop lointaines dans l’espace et dans le temps. Le théâtre est une histoire d’échanges, de voyages, et de compréhensions profondes de principes artistiques communs qui vont bien au-delà d’une ligne de démarcation culturelle. Depuis que le théâtre existe, l’Orient et l’Occident se sont inspirés l’un l’autre. Par exemple, durant mes années de formation, les écoles de théâtre nous enseignaientt la technique de représentation du Kathakali (forme de théâtre originaire d’Inde) pour essayer d’en adapter certains aspects à la préparation de l’acteur. L’idée d’amener le Laos dans une pièce de William Shakespeare doit donc dépasser l’image exotique d’un « Orient » au théâtre. Il ne s’agit pas seulement d’une source d’inspiration pour renouveler l’univers imaginaire pour un metteur en scène las de la routine théâtrale, mais d’interagir avec des interlocuteurs dans un processus qui précède la création. Il n’y a d’ailleurs aucune veillité de rendre compte d’un quelconque « rituel exotique » puisque la scène - ce dispositif spatial, musical et discursif - et l’idée même de théâtre, rend caduque toute question d’authenticité.  Aucuns éléments de scénographie, de costume ou de mise en scène créés pour la pièce n’a été travaillé dans une optique d’authenticité ou d’exactitude ethnographique, mais bien conçus comme des formes artistiques, idéalisées et surtout imaginaires. C’est là le but de l’artiste, qui n’est ni historien ni anthropologue et qui recherche avant une mise esthétique qui répond à la nécessité d’un dispositif qui introduit à la fiction, dans un univers imagnié et lointain. Au-delà donc des suggestions exotiques et des influences, il s’agit d’assumer la valeur d’un patrimoine culturel commun qui dépasse les barrières culturelles particulières pour aboutir à un théâtre qui ne serait pas restreint à un espace géographique, mais qui suggèrerait une nouvelle variation de dimension mentale et une idée active dans la culture théâtrale moderne. C’est une pièce « interculturelle » ou nous ne devons plus percevoir un Orient ni un Occident, mais une polyperspective voire une désorientation (plutôt d’une direction). Ce qui ne veut en aucun cas dire que le spectacle comporte des approximations ou de l’improvisation. S’il est bien polymorphe, il reste codifié et réglé mais selon des formes théâtrales variées dont les symboles sont polysémiques. Il est surtout issu d’une rencontre entre performance (chorégraphique) et mise en scène (dramaturgique), dans un temps neuf, délivré de tout procès, ouvert à tout mouvement.