Adaptation

            Je n’ai pas pensé au Songe d’une nuit d’été avec l’idée de monter un projet théâtral franco-anglo-lao. C’est en pensant au Songe d’une nuit d’été qu’il m’est naturellement venu l’envie de travailler sur un projet théâtral multilingue. Je n’aurai d’ailleurs jamais pensé à monter cette pièce à Paris. En effet, je n’aurai pas pu imaginer quoi que ce soit d’inédit à ajouter qui n’ait pas déjà été fait 100 fois auparavant. C’est donc de la rencontre avec le Laos que cette évidence s’est révélée : le Laos et ses histoires de fantômes (phis) et d’esprits vengeurs qui hantent les campagnes, les autels d’ancêtres placés à l’entrée des villages pour la protection des âmes, et l’air d’animisme ambiant mâtiné de spiritualité bouddhique dans les villes.

            Au théâtre, Le Songe d’une nuit d’été a toujours été un bonheur pour les metteurs en scène. Ce conte féérique éxubérant, à la fois simple et abyssal, a la richesse de porter trois univers distincts qui offrent une infinité de possibilité d’adaptation. Quant aux  thèmes de l’amour, de l’amitié, de la jalousie et de l’honneur, chers à William Shakespeare, ils restent obstinément d’actualité, 400 ans après la mort de l’auteur, et ce malgré quatre siècles de profondes mutations de la pratique théâtrale et de la société humaine. Pour toutes ces raisons, la pièce a déjà fait l’objet d’innombrables adaptations, dont certaines fantastiques et mémorables, mes favorites étant En attendant le songe d’Irina Brook et le Songe d’une autre nuit de la Compagnie Ks And Co. Cette dernière explorait déjà la fantaisie shakespearienne en deux langues dans une version colorée venue des forêts guyanaises. Que peut-on donc apporter de nouveau à ce qui a déjà été parfaitement fait ? Simplement continuer à vivre le théâtre. Il est toujours possible me semble-t-il, d’ajouter sa pierre à l’édifice si l’on reste fidèle à un processus de création qui se nourrit du « ici et maintenant ». Il s’agit d’ajouter à une pièce qui a été écrite dans l’Angleterre élisabéthaine ce que chaque comédien et comédienne, chaque danseur et danseuse, chaque technicien et technicienne et artiste de la troupe, riche de son histoire et de sa culture artistique peut apporter, qu’il ou qu’elle vienne d’Europe, d’Amérique, d’Asie ou d’Océanie. Sur ce projet, il s’agissait surtout d’apprendre les uns des autres et de nous-mêmes, pour livrer un Songe qui ne ressemble qu’à nous.

            La pièce fut un récipient prodigieux à ce travail d’adaptation, par la symétrie parfaite des images et des symboles. Elle est immuable dans son dénouement, tout en se prêtant merveilleusement au travestissement d’une culture autre, selon la nouvelle lecture du metteur en scène. Lysandre et Démétrius, dans la pièce originale, deviennent Viengsay et Somleth, Hermia et Héléna sont Dokmai et Vanida, de jeunes nobles de la Cité de Santal dans un Laos antique et imaginaire. A la Cour de la reine Aphida, figure de l’autorité en lieu et place de Thésée, le destin de Dokmai est lié à celui de Somleth, ce qui la pousse à fuir par la forêt avec son vrai amour Viengsay. Antagonisme et dualité sont ici les maîtres du jeu, ils nous font passer du rire au sérieux et du tragique à l’humour. Au cœur de la jungle tropicale du Sud-Est asiatique, touffue et hantée, au commencement de la saison des pluie et ses promesse de fertilité, le Songe d’une nuit d’été devient le Songe d’une nuit de mousson. Les artisans simplets laissent la place à des villageois éméchés le temps d’un soir de célébration extatique et défoulatoire. L’âne disparaît au profit d’un singe. Le folklore laotien remplace la symbolique de la mythologie grecque dans le texte. Les fées deviennent des esprits, les phis tant redoutés dans la région répondant au doux nom de Dok Champa (fleur de frangipanier) ou Dok Koulab (rose) tandis que Puck exerce sa verve légendaire en laotien. Seul Obéron et Titania sont laissés tels quels, car ce sont là des êtres surnaturels et universels.

            Dans cette adaptation, j’ai pris le parti d’exacerber les caractéristiques fantasmagoriques du Songe notamment à l’aide de la gestuelle des danseurs. L’inquiétude première de mon entourage à l’idée de la rencontre d’une pièce multingue, avec un public qui ne l’est pas forcément, était l’incompréhension. Hors, c’est bien là un des aspects typiques du rêve que de ne pas être compris, expliqué, ou faire sens. Les songes n’ont ni queue ni tête. Les forces inconscientes agissant dans le sommeil du rêveur renvoient à des images, des sons, des mouvements, des figures familières avec des comportements atypiques, des situations absurdes qui s’enchainent dans un tourbillon et c’est au spectateur de choisir de se laisser entraîner dans quelque chose qu’il ne comprend pas dans son intégralité, ou bien de se réveiller. Cet autre monde, passé la lisière de la forêt, est hors de contrôle et il s’agit de le vivre et non de le comprendre. Chacun des univers de la pièce a donc sa propre langue et son mouvement, tout en restant subordonné au sens général de l’œuvre. Il s’agit d’une invitation à un voyage théâtral atypique, qui commence comme une tragédie, qui se transforme en délire imaginaire, en fanstame mis en image dans un rêve, et se finit comme une comédie. Cette pièce de féerie, où l’imagination semble avoir été le seul guide doit se passer d’explication. Nous sommes dans le domaine du rêve. Pour le spectateur, le Songe d’une nuit de mousson doit ressembler à une promenade à la lisière de la jungle tropicale laotienne à la végétation dense et humide courbant sous la clarté de la lune dans un état de demi-sommeil enivré qui rend les esprits de la forêt moins effrayants.

            Enfin, toutes les pièces de Shakespeare, même en son temps, devaient être raccourcies pour être jouées. Des fanatiques du théâtre seraient prêts à assister à des représentations intégrales qui dureraient près de quatre heures, mais cette pièce ne s’adresse pas à eux. Dans une optique de démocratisation de l’art de scène, notamment dans des pays en développement dont les priorités sont autres, il est important de contribuer à forger un théâtre accessible et ouvert à tous. C’est donc dans cet esprit que j’ai pris la liberté de simplifier l’intrigue et, non seulement de raccourcir le texte, mais aussi de l’adapter parfois en anglais moderne afin de désacraliser une grande œuvre classique au service d’un théâtre pour tous, d’un théâtre populaire. La représentation d’Hamlet de la troupe du Globe l’année dernière à Vientiane avait été spectaculaire, mais force avait été de constater que très peu de locaux avaient pu appréhender le sujet de la pièce, étant trop peu familier avec le langage théâtral élisabéthain. Le Songe d’une nuit de mousson a été crée dans une optique d’accessibilité au grand public quel que soit sa langue d’origine, car le langage du corps est universel et le texte malléable selon les exigences du rythme musical et gestuel afin d’organiser un récit musical, chorégraphique  et textuel.